Aujourd’hui. 16 Août 2013

J’ai demandé à l’Univers, un peu d’aventure. The greatest, most caring, most beautiful, and loveliest adventure.

Presque un an plus tôt, des amis s’étaient fait agressés. Les seules choses dont j’ai été alors capable de faire, étaient d’observer la scène, vérifier que personne n’était par terre, et fermer une porte pour réduire le bruit des cris hystériques pendant l’appel des pompiers. Super. Même pas une idée ne m’est passé par la tête. Comme si mon cerveau s’était déconnecté. Ca ressemblait beaucoup au déclenchement d’un mécanisme du genre « disjoncteur différentiel » : d’un seul coup, sans prévenir, tous ces mouvements, ces bruits, ces visions, ces émotions, ont surgi, et ont fait péter le transmetteur des informations pour me protéger. Une déconnexion qui n’abîme rien, simplement, me détache complètement de la réalité. Mon corps est ici, mais je ne peux rien en faire. Je vois la scène légèrement de haut, j’assiste à un acte dans lequel je suis sensée jouer. A vrai dire, je ne me souviens vraiment d’aucun ressenti physique à cet instant. Que des plaies et froncements de sourcils que j’ai vu. Je me souviens de ces mains aussi. Pression. Bien sûr ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé. Ce n’est même pas une question. Un constat. Une observation complètement objective de mon absence de réaction. Tiens, je n’y ai vraiment pas pensé. Pas de jugement. Un simple constat.

Redescente sur Terre. Mon corps tremble, je ne me sens pas de quitter la ville ainsi. La connexion s’est remise en route, et soudainement, tout ce que je n’ai pas ressenti pour garder le sang-froid que les autres avaient perdu arrive. Raz-de-marée. Finissant logiquement sur mes joues, j’essaie de maîtriser ma voix. A l’autre bout du fil, j’espère qu’on n’entend pas les trémolos. Que l’oreille n’écoute que le sens de mes mots, et non leur forme. Biscornue. Ils tanguent dangereusement entre ma bouche et le fond de ma gorge, et à chaque son voulu, je ne sais jamais où il finira sa course. Je suis désordonnée, je réalise. Je pleure. Comment ai-je pu ne rien faire. Non. Ce n’est pas ça. Comment n’ai-je pas réalisé à quel point cela m’a choquée ? Comment me retrouve-je assise dans les escaliers, un jour après, ressentant d’un seul coup tout ce qui n’était logiquement pas venu la veille ? Sang froid. Coeur de pierre ? Il s’effrite un peu. Maintenant qu’il n’a plus besoin de l’être, il retourne poussière.

Aujourd’hui, j’ai réalisé. Réalisé la plus belle et courageuse action de ma vie. Ce n’est pas grand chose. Mais maintenant que je suis là, rentrée dans le confort de mon chez moi, je me rend compte. Comme toutes ces fois où je tremble de peur, et me fais violence pour ne pas fuir. J’ai franchi ce pas. Ce pas que je n’arrivais pas à imaginer réellement. La vue de blessés dans un film, ou même une pub, me perturbe réellement. C’est comme ça. Je suis comme ça. On appelle ça de l’hypersensibilité. Certaines personnes naissent ainsi. D’autres non. J’avais l’habitude de les envier. Et puis, finalement, je ne le fais plus. Avec de l’entraînement, et un peu de force, une porte ouverte peut se fermer. En ouvrir une qui a toujours été fermée est beaucoup plus difficile, psychologiquement et physiquement parlant. Enfin, je crois. C’est ce que je vois dans ma tête. Bref, maintenant, je sais qu’être hypersensible ne veut pas dire « s’envoler au moindre coup de vent ». Ca veut dire « sentir et danser avec le moindre petit vent comme avec la plus grosse tempête, à la manière du roseau », quand les autres sont des arbres forts et droits, quoiqu’il arrive. Les deux survivent à une tempête. Seulement, l’un peut danser avec les petits alizés, jusqu’à avoir la tête qui tourne dans une tornade ; et l’autre peut sentir bouger ses feuilles à la brise, et rester imperturbable pendant l’orage. Au fond, pour le roseau, le tout est d’apprendre à se laisser guider par son partenaire-vent, et à se repérer dans la salle de danse au fil des tours effectués. J’aime danser. C’est laisser son corps aller où il a besoin, de la façon dont il a besoin, au moment où il en a besoin. On devrait danser tout le temps. Nos mouvements seraient tellement plus fluides, et leur cohérence correspondrait à celle qui décrit tous les phénomènes complexes de la vie et de l’univers.

Aujourd’hui a été une sacrée tempête. Plusieurs roseaux autour de moi et aucun ne s’y lance. Silence… Vas-y. C’est ton tour. Tant pis, je me suis jetée dedans pour danser.

Ne pas perdre l’objectif de vue. Sauver ce roseau presque arraché, s’apprêtant à s’envoler trop tôt dans le libeccio. Observer le mouvement de l’air. Découvrir comment déjouer les fluctuations inattendues. Pression. Ca coule. Il y en a tellement. Est-ce trop tard. Vas-y. Trop tard. Je crie. Dégoût. La scène est horrible. Je le vois dans leurs visages. Je le sens dans mes tripes. Je n’aime pas ça. Je veux fuir. Non ! Du temps. J’ai du temps. Toujours pas de roseau volontaire pour danser. Il n’a plus de temps. Il risque de ne plus en avoir. J’en ai. Tiens, prends-le. Pression. Je le retourne. Le bon côté. Aidez-moi. Tiens-le. Pression. Des mouchoirs. Non. Une serviette de bain. Oui. Pression. Appuie avec ça. Appuie bien. De l’eau. De l’eau ! Je trempe. J’essuie. J’essuie. Appelle-le ! J’essuie. Dis son nom ! J’essuie. Dis le tien ! Celui d’un ami ! J’essuie. Son propre souffle est régulier et dégagé. Tu as appelé. Tu es allée chercher cette information précieuse. Les roseaux timides s’activent. Ils me prêtent main forte. Me donne ce dont j’ai besoin. Ce dont il a besoin. Il ouvre les yeux. Les referme. Les rouvre plus tard. Pour les refermer. Le tourbillon est trop fort pour lui. Reste avec moi. Ecoute ton ami. Ecoute. Ils arrivent. Ils sont là pour toi. Je crois que tu iras bien.

J’ai fait de mon mieux. Ce n’est pas parfait, il faut repositionner un peu le bras. Que s’est-il passé ? Au milieu des voix confuses et mélangées, je le regarde dans les yeux et parle clairement. Le brouhaha s’arrête. J’explique mes gestes. Ils t’entourent et te mettent sur un brancard pendant que je donne les détails et ma date de naissance. Je suis la plus jeune des roseaux présents. Les plus vieux n’ont-ils jamais vu d’accident pour savoir quoi faire ? Est-ce si rare que ça ? Je me questionne. Cela m’intrigue vraiment. C’est la première fois que je vois autant de sang en vrai. Etait-ce leur première fois également ? Ne voit-on pas ce genre de scène qu’une fois dans sa vie ? Ou des dizaines ? Je suis calme. Mon corps tremble un peu de temps à autre. Il a encaissé le stress pour laisser mon cerveau fonctionner librement. Je redis la scène une fois, deux fois. Toujours aussi calme. Je suis complètement détachée. Je ne remarque même pas le sang sur ma main droite. Quelqu’un me le fait remarquer en me proposant de les laver au tuyau. Je ne remarque même pas le sang sur ses vêtements. Vous pourriez faire infirmière. Non merci. Ou pourquoi pas. Ce sentiment étrange. J’ai aimé. Comment dire. Ce moment. S’activer pour sauver. Faire tout son possible pour garder quelqu’un en vie. Ne plus penser à rien d’autre qu’à surveiller sa position, ses voies respiratoires et cette plaie qui s’arrête lentement de saigner. Agir rapidement avec délicatesse. Tenir ce corps avec tout l’Amour du monde. Espoir, cette certitude au fond de soi que l’on fait bien. Ne plus penser à ses propres peurs et dégoûts. Existent-ils vraiment ? Ils n’étaient pas là quand j’étais à genou. L’arrivée des secours, et voir la conscience revenir et répondre. Sentir qu’elle est à nouveau . Toute la paix qui règne après cette panique, puis ce travail acharné.

Une dernière interrogation. Les solutions apparaissaient d’elles-mêmes, comme si elles avaient été préparées à l’avance quelque part, et qu’il n’y avait plus qu’à me passer l’idée toute faite au moment où j’en aurai besoin. Etait-ce prévu, quelque part dans l’Univers, que je sois là ce midi ? Une épreuve dont on savait que je pourrai relever ?

Car, surtout, je ne pensais pas être prête à ça aujourd’hui. Je ne pensais pas pouvoir faire tout ça. Je n’avais jamais imaginé qu’aujourd’hui j’allai braver toute cette peur, ce dégoût, cette frayeur, ce tétanisme, cette panique, que j’ai ressentis, pour aider une personne que j’avais vraiment cru voir morte.

Je me dis que j’ai un peu de courage, quand même. En roseau souple, j’ai beaucoup beaucoup de peurs survoltées et virevoltantes, mais il faut croire que j’ai un don pour apprendre à danser.

Ca tombe bien.

J’aime danser.