Trois notes surgissent des enceintes si sourdes auparavant.
La foule se soulève, le gars à mes côtés tape dans ses mains et siffle. Il me fait signe de faire de même.
Je lui souris, je voudrais être avec lui, ici.
Mais rien n’y fait. Je ne peux pas.
Je ne peux plus rien faire, rien voir, je ne suis plus là.
Toutes ces vibrations, ces âmes ensoleillées de quelques paroles si mélancoliques et si belles.
La musique m’emporte loin, à des kilomètres au-dessus de nous, quelque part où tout le monde est personne et tout le monde en même temps. Quelque part où ces lumières de projecteurs sont des étoiles, et celles dans le ciel sont simplement nous.
Je ne sens plus les corps qui m’entourent et qui me touchaient, me frôlaient, m’enlaçaient. On est tous là. Nul part ailleurs. Un autre univers s’est juste présenté à nous, il apparaît devant moi, et je peine à le distinguer proprement à travers mes yeux qui se plissent de bonheur. Une main tente de prendre la mienne, mais elle semble passer à travers un fantôme. Je disparais.

Quand j’ouvre mes yeux à nouveau, la musique résonne encore de ses dernières notes. Et toute la magie du moment vient se loger dans mes oreilles, pour que la prochaine fois je ressente à nouveau cette plénitude.

Je n’ai pas vraiment de style de musique préféré, pas non plus de chanteur, de groupe, favoris. Je pensais que les gens qui s’accrochaient à leur « chanson préférée » faisaient preuve de bêtise, à rester plombé par des souvenirs, des paroles, des hymnes qui ne finissent plus de se répéter. Et puis, j’ai entendu cette chanson. C’était à mon premier festival, un de mes premiers vrais concerts. La magie a opéré. J’étais sur un nuage, je ne pouvais pas en redescendre, à chaque fois que j’y pensais, mon coeur et mes cordes chantaient cette mélodie, et tout mon être tremblait à l’entente de ces sentiments qui m’avaient submergés alors. C’est ridicule, c’est juste une chanson, la composition n’est pas spécialement remarquable, et sa voix n’est pas exceptionnelle. Mais, ce jour-là, j’étais ouverte à tout, j’avais découvert un monde que j’aimais et qui m’aimait, et rien n’empêchait ce son unique de venir transpercer ma poitrine une bonne fois. J’ai baissé la garde, je me suis laissée emporter, je n’ai pas veillé, et voilà que le petit feu de camp s’est embrasé de plus belle pour venir me réchauffer de ses langues. On venait de me faire sourire, de me faire oublier qui j’étais censée être, et l’air et la poussière me confiaient toute l’assurance que j’étais en sécurité ici, au milieu de ces étrangers aux langages inconnus. C’est fou ce que des humains peuvent dégager comme auras lorsqu’ils s’unissent en un seul coeur. Battant au rythme d’une caisse, chantant aux vagues d’une voix aérienne, dansant sur un sol dont on n’ignore plus les reliefs. Tout devient à la fois flou et clair, comme un rêve dont le souvenir nous échappe quelques instants pour revenir, signifiant.

Depuis ce soir-là, je reconnais à la première note une de ces oeuvres, et mon coeur se serre et s’ouvre grand à la seconde. J’écoute encore cette chanson. Parfois avec la tristesse que je ressentais avant de la démarrer. Parfois avec une joie qu’elle encourage. Aujourd’hui, une phrase m’a retenue. Elle est arrivée devant moi, présentée aux côtés d’un être cher. J’ai pensé que la douleur arriverait à la suite, sourire jaune aux lèvres, comme toujours. Mais c’est sur les miennes qu’il s’est tracé, aussi rouge qu’une passion trop forte. Le feu et l’eau se sont entremêlés, et, comme cette fois où l’air et la terre nous on fait trembler d’émotion, ils m’ont secouée dans tous les sens. Danse tes émotions pour les célébrer. Il était peut-être temps que je laisse l’eau couler sous le pont Mirabeau, et le feu raviver la vieille confiance enfantine qui s’était éteinte.

Retrouver ce que l’on Est.

Oublier ce que l’on est Censé être.

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